Ma vie, mon oeuvre

Depuis son hublot, Allan contemple l’atterrissage de la navette avec satisfaction.

Ces vacances s’annoncent sous les meilleurs auspices. Cette planète semble aussi accueillante que prévue. Elle est couverte d’eau sur la majeure partie de sa surface, et ponctuée de-ci de-là de petites îles paradisiaques. Aucune tache sombre n’est visible ; aucun d’indice potentiel d’une agglomération ou d’un complexe industriel.

D’après les brochures, les habitants de cette planète ont un sens de l’esthétique très développé et encouragent le beau sous toutes ses formes. C’est d’ailleurs cela qui a encouragé Allan dans le choix de sa destination. Lui qui se considère comme un artiste incompris, espère trouver ici des gens au goût sûr et qui le comprendront.

La navette amorce une dernière manœuvre et se pose lentement sur le spatioport. Allan se saisit de son sac et s’approche de la sortie. Après un dernier au revoir à l’équipage il s’engage résolument vers l’extérieur.

Là il s’arrête ébahi. Le décor planté devant lui est d’une splendeur sans pareille : un chatoiement de couleurs et de formes divinement agencées. Une véritable merveille pour les yeux que les pâles photographies de la brochure ne laissaient pas soupçonner.

Une jeune femme qui semble parfaitement à sa place dans la beauté du décor s’avance vers Allan :

— Bonjour, je m’appelle Anita, je vous servirai de guide durant votre séjour.

Allan, encore sous le choc, la suit lentement vers un petit véhicule garé là. Anita démarre aussitôt. Le véhicule glisse sans bruit.

— Vous savez, vous êtes l’un de nos premiers touristes. La Confédération vient seulement de nous donner l’autorisation d’accueillir les étrangers. Cela fait tout juste quinze ans que vous nous avez découverts. J’espère que vous vous plairez ici.

— J’en suis sûr !

Le véhicule les conduit jusqu’à un petit patio caché au milieu d’une palmeraie.

– C’est ici que vous logerez durant votre séjour. Vous ne trouverez sûrement pas tout votre confort habituel car nous manquons encore cruellement de crédits. Mais si vous avez besoin de quelque chose, appelez-moi.

Allan descend du véhicule. Cet endroit enchanteur le fascine.

— Je reviendrai vous chercher tout à l’heure. Installez-vous à votre aise.


Deux heures plus tard, Allan se détend sur le hamac. Le temps est magnifique, le silence presque complet, ponctué parfois de quelques cris d’oiseaux. Alan expire lentement. Cette planète, cette ambiance ont sur lui un effet très bénéfique. Jamais il n’a encore ressenti cette plénitude, ce sentiment unique d’être à sa place. Si les lois sur l’immigration n’étaient pas si dures à l’intérieur de la Confédération il finirait volontiers sa vie ici.

Un petit klaxon discret tinte.

— C’est l’heure de commencer votre visite, s’exclame joyeusement Anita.

Allan s’extirpe donc de son hamac et la rejoint vivement, avide des prochaines découvertes de cette planète miraculeuse.

Durant toute l’après-midi, Anita et Allan parcourent la région en tous sens. Partout ce n’est que ravissement pour les sens. A chaque fois, seule la perspective d‘autres merveilles à venir peut l’arracher à ses contemplations.

A la fin de la journée Anita reconduit Allan à son logement. Au moment où elle s’éloigne, il lui pose timidement la question qui l’a intrigué toute la journée :

— Je ne veux pas paraître trop curieux. Mais durant le voyage j’ai aperçu plusieurs petites constructions sphériques. Pourtant vous n’en avez jamais fait mention durant vos explications. A quoi servent-elles ?

— Je ne vous en ai pas parlé pour mieux attiser votre curiosité. Ces petites constructions, comme vous dites, sont ce que nous avons de plus cher. Nous en sommes très fiers. Je vous y emmènerai dès demain.

Avec un dernier sourire malicieux, Anita s ‘éloigne laissant Allan perplexe. En considération des beautés vues aujourd’hui, ces drôles d’igloos doivent êtres extraordinaires.


Sur le chemin Anita explique :

— Pour notre Civilisation, pas de dieux comme pour vous mais un seul amour du Beau. Dans nos croyances, le monde est l’œuvre d’un artiste grandiose et nous tous devons continuer sa tâche et révéler toujours plus la Beauté cachée dans chaque chose.

— Et les petites constructions alors ?

— Ne vous impatientez pas, j’y arrive. Nos traditions disent aussi que chacun de nous doit durant sa vie ériger son propre monde, comme un reflet parfait de son existence. C’est la raison de la présence de ses sphères. Chacune est l’œuvre de l’un d’entre nous qui y consacre une grande partie de sa vie. Tous les arts y sont utilisés et le résultat met en scène notre expérience personnelle.

— Vous aussi possédez une de ses sphères ?

— Bien sûr ! D’ailleurs je vous y emmène.

Le petit véhicule parvient bientôt au milieu d’une plaine couverte de fleurs. Ci et là de petits dômes crèvent la nappe florale.

— Le mien est ici.

Vues de plus près, les petites constructions se révèlent être de petites sphères d’environ dix mètres de diamètre à moitié enfoncées dans le sol. Elles présentent donc l’aspect extérieur d’un igloo. Celui d’Anita est d’un discret jaune pâle.

— La couleur de ma famille. L’entrée est là.

Alla suit impatiemment la jeune femme. En entrant, il ne retient pas un cri de stupeur.

Ce lieu est encore plus magnifique que tout ce qu’il a vu jusqu’alors. Partout sur les murs des fresques, des bas-reliefs, des compositions abstraites racontent la vie d’Anita.

– J’ai commencé mon monde il y a dix-neuf ans. Depuis je passe ici quatre heures par jour. Si peu car je suis encore jeune et soumises à d’autres obligations. Mais plus vieille j’y resterai pratiquement cloîtrée. Asseyez-vous : je vais vous raconter ma vie jusqu’à aujourd’hui.

Anita entame alors un long discours. Chaque détail du globe met en scène un évènement de son existence. Chaque jour elle témoigne ici de sa Vie et de la Beauté des choses…


Allan a mûrement réfléchi. Dès qu’Anita se présente à son domicile, il lui pose la question qu’il a ressassée toute la nuit :

— Croyez-vous que je pourrai m‘ installer ici, sur votre planète ?

Anita l’observe silencieusement avant de répondre.

— Je pense que oui. Ces quelques jours passés en votre compagnie m’ont montré que votre sens du Beau était considérablement développé pour un citoyen de la Confédération, presque autant que le nôtre. Si j’appuie votre demande d’emménagement, le Conseil ne devrait pas lever d’objections.

– Alors je reste !


Un mois plus tard la situation est régularisée. Le Conseil et les services d’immigration ont accepté sans grande difficulté.

— Puis-je avoir ma sphère? demande Allan à Anita, aussitôt la cérémonie de Citoyenneté achevée.

— Elle sera livrée chez vous tout à l’heure.


Avec ravissement Allan regarde les deux ouvriers installer sa sphère. Déjà il sent comme un lien unique entre lui et son Monde. Pas un instant il ne regrette d’avoir abandonné sa vie précédente.


Depuis bientôt deux ans, Allan travaille à sa sphère. Chaque détail est pensé, soupesé. Le moindre défaut, est inexorablement chassé. Sur cette planète vouée à l’esthétisme, le génie artistique d’Allan est enfin pleinement révélé. Sa sphère est une vraie réussite. Anita en convient facilement :

— Même chez nos plus grands artistes j’en ai peu vu d’aussi abouties.


Ce soir Allan est fier d’annoncer à Anita :

— J’ai presque terminé.

— Vraiment ? C’est merveilleux ! Tu mérites définitivement ta place ici.

Allan est aux anges. Il lui tarde de montrer le résultat de son travail.

— Viens : tu seras la première à la voir finie. Suis-moi.

Allan la conduit jusqu’à sa sphère et lui ouvre la porte cérémonieusement.

— Voilà.

— C’est… magnifique… vraiment ! Absolument extraordinaire ! L’œuvre de ta vie…

— N’est-ce-pas ? Se rengorge Allan.

— Tu la considère donc comme finie ?

— Oui. Pas toi ?

— Si mais c’est à toi d’en décider.

— Alors oui. Elle est entièrement finie, je n’ai rien ni à ajouter, ni à enlever.

Tandis qu’Anita retourne à l’extérieur, Allan contemple son œuvre. Il a du mal à y croire. Grâce à cette planète et à son atmosphère si singulière, son talent a germé pour de bon. Même le public local, habitué aux merveilles, devra en convenir.


Mais allant pour sortir Allan s’aperçoit qu’Anita a refermé la porte derrière elle, emportant la clé.

– Pourquoi a-t-elle donc fait une chose pareille ? Quelle mauvaise plaisanterie !

Mais les heures passent et Allan a beau s’égosiller, ni Anita ni personne ne vient le délivrer.

Abattu, Allan s’allonge au milieu de la sphère et attend patiemment que la mort le prenne, les yeux ouverts sur l’œuvre de sa vie, enfin réellement terminée.

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