Le cerveau en lecture seule

En 2014, au mois de novembre, j’ai essayé de rejoindre le mouvent annuel du NaNoWriMo (pour « National Novel Writing Month »). Soit des dizaines de milliers d’écrivains amateurs sur la planète qui se donnent pour mission d’écrire en un mois un premier jet de court roman d’au moins 50 000 mots. J’ai pour ma part tenu la moitié de cette distance et le résultat est loin d’être présentable. Mais je partage avec vous les premiers mille mots de ce projet :


Il parait que les jumeaux se comprennent parfaitement. Qu’ils sont connectés et vivent à distance les mêmes émotions. Ça semble insensé.

Hervé et moi ne sommes pas jumeaux. Juste frère et sœur. Je suis l’aînée de quelques années et nous avons passé toute notre vie ensemble. Des observateurs extérieurs diraient que nous avons une complicité très forte. Ce serait sous-estimer complètement ce qui nous relie. Pour le dire honnêtement, nous faisons plus que nous comprendre : nous lisons chacun dans l’esprit de l’autre. Littéralement.

Dit comme ça, on pourrait penser que j’exagère. Je vous assure pourtant que non. Il suffit que je pense à Hervé pour visualiser ce qu’il voit à l’instant présent. Ce qu’il pense. Pour tout vous dire, parfois j’aimerais autant éviter. Parce qu’Hervé est un garçon dans la force de l’âge et disons qu’il ne pense pas toujours avec son cerveau.

Si je ferme les yeux et me concentre, je peux m’installer confortablement dans l’esprit de mon frère. Je connais par cœur les recoins de son cerveau, ses pouvoirs et ses faiblesses. Je le vois regarder négligemment la télévision en surfant sur son smartphone. Je l’entends rire intérieurement aux blagues grasses du présentateur. Je note une pointe de curiosité morbide à la lecture du dernier fait-divers. Je sens sa main poser sur son ventre. J’entends sa faim s’aiguiser. Je sais que dans quelques instants, il va se lever pour aller attraper quelque chose à grignoter. Je sais déjà qu’il grognera en s’extirpant du canapé mais ça, c’est juste parce que je connais toutes ses manies. On ne passe pas une vingtaine d’années à vivre en chair et en esprit avec quelqu’un sans que ça laisse des traces.

Cette connexion est à double-sens. Ce que je suis capable de lireà distance, Hervé l’est tout autant avec mon propre esprit. Après toutes ces années, j’ai appris à m’y faire mais on ne peut pas dire que j’en sois ravie.

Cette faculté n’est pas du goût de tout le monde. Nous l’avons compris assez jeunes. Je vous raconterai peut-être un jour comment nous avons effrayé plus d’une fois nos professeurs et nos camarades de classe en usant de ce pouvoir. Les conséquences furent souvent désastreuses. Nous avons vite appris à nous taire sur le sujet. Plutôt que d’attirer l’attention, nous nous sommes arrangés pour l’utiliser en notre faveur mais sans jamais faire de vague. Avec les années, nous sommes même devenus très bons à ce petit jeu.

Vous vous demandez sans doute d’où nous vient ce don ? En toute franchise, nous l’ignorons. Nous ne savons pas non plus si d’autres partagent ce talent. Jusqu’à aujourd’hui nous n’en avons jamais rencontré. Toutes nos recherches à ce sujet sont restées infructueuses. Certes la fiction, souvent assez mauvaise d’ailleurs, regorge d’histoire de télépathie ou de facultés similaires. Mais il s’agit là d’élucubrations sans fondement de petits esprits étriqués. De recherches sérieuses, de données expérimentales, de témoignages fiables, nous n’avons trouvé aucune trace.

Les lignes que j’écris ici sont sans doute les seules preuves que la lecture de pensée existe.

 

Je vous ai dit que je lisais dans l’esprit de mon frère comme en moi-même. En réalité, je peux lire dans n’importe quel esprit. Mais dans la majorité des cas, il s’agira de bribes de pensées, d’idées floues. Avec certaines personnes, je peux dire le sujet qui les préoccupe au moment où je les croise. Des ennuis de couple. Un enfant malade. Un patron impossible ou une fin du mois difficile. Génial non ? Souvent, vous en sauriez autant que moi rien qu’à voir la figure de tous ces gens.

Parfois, c’est encore plus diffus. Avec les esprits fermés ou certaines personnalités opaques, je peux à peine lire leur sentiment général. Joie, peur, chagrin, colère. Là aussi, n’importe qui avec un peu d’empathie vous en dirait autant.

A part mon frère, je n’ai croisé que très peu de personnes avec qui je pouvais en comprendre plus. Avec notre propre mère, il m’arrivait de partager quelques secondes, d’entrevoir une connexion mentale éphémère et fragile. Mais après quelques instants, le tout s’effondrait et je ne ressentais plus alors que les vagues bribes habituelles. Avec le recul, je ne sais même pas dire si j’y arrivais vraiment. Peut-être que l’enfant que j’étais à l’époque voulait souhaitait vivre cette expérience de tout son être, jusqu’à interpréter comme un lien mental une simple complicité maternelle. Maman a disparu trop vite pour que je puisse essayer encore. Je ne pourrai jamais savoir si elle en avait elle-même conscience.

 

Lire dans l’esprit de quelqu’un d’autre comporte quelques avantages. Il existe beaucoup de situations où ça peut même devenir un atout précieux.

Dès que nous avons été livrés à nous-mêmes, nous avons tenté d’en tirer de quoi vivre. Pas que nous manquions d’autres compétences. Mais naturellement, nous avons vu là une solution de facilité pour gagner un peu d’argent.

Nous avons tenté plein de combines, toutes plus au moins foireuses, avant de se résoudre à l’évidence. Soit nous jouions les phénomènes de foire et attirions l’attention sur nous. Soit nous nous fondions dans la masse pour n’utiliser notre faculté unique que de temps à autre afin de nous faciliter la vie. Histoire d’éviter les ennuis, nous avons opté pour cette deuxième solution.

Par exemple, réussir un examen peut être considérablement simplifié si votre complice vous communique tous les résultats en pensée depuis une pièce voisine. Nous avons tous les deux obtenu nos diplômes et bourses d’étude haut la main. Moitié travail moitié tricherie.

Avec les années, notre envie d’en comprendre davantage s’est aussi aiguisée. Presque naturellement, nos formations respectives nous ont amené dans les domaines d’activité susceptibles de nous aider à saisir ce que nous vivons. Je finis aujourd’hui mon doctorat de neurologie tandis qu’Hervé approfondit sa thèse de sciences cognitives. Mais jusqu’à maintenant, aucune piste sérieuse ne s’est dégagée.

Jusqu’à hier.

 

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