Le cerveau en lecture seule

En 2014, au mois de novembre, j’ai essayé de rejoindre le mouvent annuel du NaNoWriMo (pour « National Novel Writing Month »). Soit des dizaines de milliers d’écrivains amateurs sur la planète qui se donnent pour mission d’écrire en un mois un premier jet de court roman d’au moins 50 000 mots. J’ai pour ma part tenu la moitié de cette distance et le résultat est loin d’être présentable. Mais je partage avec vous les premiers mille mots de ce projet :


Il parait que les jumeaux se comprennent parfaitement. Qu’ils sont connectés et vivent à distance les mêmes émotions. Ça semble insensé.

Hervé et moi ne sommes pas jumeaux. Juste frère et sœur. Je suis l’aînée de quelques années et nous avons passé toute notre vie ensemble. Des observateurs extérieurs diraient que nous avons une complicité très forte. Ce serait sous-estimer complètement ce qui nous relie. Pour le dire honnêtement, nous faisons plus que nous comprendre : nous lisons chacun dans l’esprit de l’autre. Littéralement.

Dit comme ça, on pourrait penser que j’exagère. Je vous assure pourtant que non. Il suffit que je pense à Hervé pour visualiser ce qu’il voit à l’instant présent. Ce qu’il pense. Pour tout vous dire, parfois j’aimerais autant éviter. Parce qu’Hervé est un garçon dans la force de l’âge et disons qu’il ne pense pas toujours avec son cerveau.

Si je ferme les yeux et me concentre, je peux m’installer confortablement dans l’esprit de mon frère. Je connais par cœur les recoins de son cerveau, ses pouvoirs et ses faiblesses. Je le vois regarder négligemment la télévision en surfant sur son smartphone. Je l’entends rire intérieurement aux blagues grasses du présentateur. Je note une pointe de curiosité morbide à la lecture du dernier fait-divers. Je sens sa main poser sur son ventre. J’entends sa faim s’aiguiser. Je sais que dans quelques instants, il va se lever pour aller attraper quelque chose à grignoter. Je sais déjà qu’il grognera en s’extirpant du canapé mais ça, c’est juste parce que je connais toutes ses manies. On ne passe pas une vingtaine d’années à vivre en chair et en esprit avec quelqu’un sans que ça laisse des traces.

Cette connexion est à double-sens. Ce que je suis capable de lireà distance, Hervé l’est tout autant avec mon propre esprit. Après toutes ces années, j’ai appris à m’y faire mais on ne peut pas dire que j’en sois ravie.

Cette faculté n’est pas du goût de tout le monde. Nous l’avons compris assez jeunes. Je vous raconterai peut-être un jour comment nous avons effrayé plus d’une fois nos professeurs et nos camarades de classe en usant de ce pouvoir. Les conséquences furent souvent désastreuses. Nous avons vite appris à nous taire sur le sujet. Plutôt que d’attirer l’attention, nous nous sommes arrangés pour l’utiliser en notre faveur mais sans jamais faire de vague. Avec les années, nous sommes même devenus très bons à ce petit jeu.

Vous vous demandez sans doute d’où nous vient ce don ? En toute franchise, nous l’ignorons. Nous ne savons pas non plus si d’autres partagent ce talent. Jusqu’à aujourd’hui nous n’en avons jamais rencontré. Toutes nos recherches à ce sujet sont restées infructueuses. Certes la fiction, souvent assez mauvaise d’ailleurs, regorge d’histoire de télépathie ou de facultés similaires. Mais il s’agit là d’élucubrations sans fondement de petits esprits étriqués. De recherches sérieuses, de données expérimentales, de témoignages fiables, nous n’avons trouvé aucune trace.

Les lignes que j’écris ici sont sans doute les seules preuves que la lecture de pensée existe.

 

Je vous ai dit que je lisais dans l’esprit de mon frère comme en moi-même. En réalité, je peux lire dans n’importe quel esprit. Mais dans la majorité des cas, il s’agira de bribes de pensées, d’idées floues. Avec certaines personnes, je peux dire le sujet qui les préoccupe au moment où je les croise. Des ennuis de couple. Un enfant malade. Un patron impossible ou une fin du mois difficile. Génial non ? Souvent, vous en sauriez autant que moi rien qu’à voir la figure de tous ces gens.

Parfois, c’est encore plus diffus. Avec les esprits fermés ou certaines personnalités opaques, je peux à peine lire leur sentiment général. Joie, peur, chagrin, colère. Là aussi, n’importe qui avec un peu d’empathie vous en dirait autant.

A part mon frère, je n’ai croisé que très peu de personnes avec qui je pouvais en comprendre plus. Avec notre propre mère, il m’arrivait de partager quelques secondes, d’entrevoir une connexion mentale éphémère et fragile. Mais après quelques instants, le tout s’effondrait et je ne ressentais plus alors que les vagues bribes habituelles. Avec le recul, je ne sais même pas dire si j’y arrivais vraiment. Peut-être que l’enfant que j’étais à l’époque voulait souhaitait vivre cette expérience de tout son être, jusqu’à interpréter comme un lien mental une simple complicité maternelle. Maman a disparu trop vite pour que je puisse essayer encore. Je ne pourrai jamais savoir si elle en avait elle-même conscience.

 

Lire dans l’esprit de quelqu’un d’autre comporte quelques avantages. Il existe beaucoup de situations où ça peut même devenir un atout précieux.

Dès que nous avons été livrés à nous-mêmes, nous avons tenté d’en tirer de quoi vivre. Pas que nous manquions d’autres compétences. Mais naturellement, nous avons vu là une solution de facilité pour gagner un peu d’argent.

Nous avons tenté plein de combines, toutes plus au moins foireuses, avant de se résoudre à l’évidence. Soit nous jouions les phénomènes de foire et attirions l’attention sur nous. Soit nous nous fondions dans la masse pour n’utiliser notre faculté unique que de temps à autre afin de nous faciliter la vie. Histoire d’éviter les ennuis, nous avons opté pour cette deuxième solution.

Par exemple, réussir un examen peut être considérablement simplifié si votre complice vous communique tous les résultats en pensée depuis une pièce voisine. Nous avons tous les deux obtenu nos diplômes et bourses d’étude haut la main. Moitié travail moitié tricherie.

Avec les années, notre envie d’en comprendre davantage s’est aussi aiguisée. Presque naturellement, nos formations respectives nous ont amené dans les domaines d’activité susceptibles de nous aider à saisir ce que nous vivons. Je finis aujourd’hui mon doctorat de neurologie tandis qu’Hervé approfondit sa thèse de sciences cognitives. Mais jusqu’à maintenant, aucune piste sérieuse ne s’est dégagée.

Jusqu’à hier.

 

A vous de voir

Cette courte nouvelle est ma participation au concours du festival Paris Polar 2014. La première et la dernière phrase sont imposées.


Les deux hommes patientaient devant un Lavomatic dans lequel se croisait la jeunesse du quartier.

Au milieu du trottoir, le plus vieux des deux, en costume gris, fumait une cigarette. Appuyé sur la vitrine, le deuxième homme, veste en jean, examinait chaque passant. Sous son regard, les rares piétons courbaient la tête et accéléraient leur pas.

Une femme d’une quarantaine d’année sortit du porche de l’immeuble situé à droite de la laverie. Vêtue sobrement et chargée d’une grosse valise, elle semblait aux aguets. Tournant la tête, elle croisa le regard du premier des deux hommes. Puis aperçut le second qui fit un pas vers elle.

La jeune femme jeta la valise qui lui encombrait les bras et se mit à courir. Sans un mot, les deux hommes s’élancèrent à sa suite.

Elle courait vite, les coudes le long du corps. Elle tourna à droite dans la première rue, précédant de quelques mètres ses poursuivants. Après quelques enjambées, l’homme au costume ralentit sa course, s’arrêta puis sortit un téléphone.

La femme maintenait son allure, évitant les obstacles et les passants. L’autre homme la suivait de près sans parvenir à la rattraper.

Elle tourna dans une seconde rue, manqua de glisser sur le pavé mais parvint à se rétablir. L’homme profita des quelques secondes perdues pour l’atteindre. Il l’attrapa par le bras,  la projetant avec brutalité contre le mur. La tête de la jeune femme claqua contre la brique. Ses genoux s’affaissèrent. L‘homme lui attrapa les deux bras et lui plia dans le dos.

Le deuxième homme les rejoignit, toujours au téléphone.

— Rue de la ruée, au numéro 42, près du square.

Il raccrocha.

La femme essayait de se débattre mais l’homme à la veste la maintenait fermement contre le mur.

— Lâche-moi. Salaud. Qu’est-ce que vous me voulez ? Lâche-moi ou je crie.

— Crie si ça te chante.

— Tu peux crier. Tout le monde s’en fout.

Une voiture approchait. La femme tenta de se dégager et cria en direction de la voiture :

— Au secours. Aidez-moi !

L’homme à la veste en jean serra un peu plus sa prise sur ses poignets, arrachant un bracelet au passage. La voiture, un break beige, ralentit puis s’arrêta le long du trottoir. Le costume gris fit un signe de tête au chauffeur et ouvrit la porte arrière.

La veste en jean fit pivoter la femme et la poussa brutalement dans la voiture. Elle se débattit sans succès et ne parvint qu’à se cogner la tête contre le montant de la portière, s’assommant presque. Les deux hommes montèrent à leur tour et la voiture redémarra doucement.


La femme était étendue dans ce qui ressemblait à un garage. Elle était seule, couchée sur le sol, les mains et les pieds attachés. Elle essaya d’abord de se relever et d’arracher ses liens. Sans y parvenir ; les nœuds étaient serrés et s’enfoncèrent encore d’avantage dans la chair.

Elle se mit à paniquer. José n’avait pas été long pour retrouver sa trace. Visiblement il la tenait pour responsable et quoi qu’elle fasse, ils la feraient payer. Elle ne parviendrait pas à prouver son innocence.

Elle se mit à crier.

L’homme en gris entra dans la pièce. Il lui décrocha un coup de pied dans les côtes. Elle grogna de douleur.

— Crie. Vas-y, crie. Quand tu seras calmée, on discutera tous les deux.

La femme se tortillait sur le sol.

— Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ? Laissez-moi partir.

— Si t’arrêtais déjà de me prendre pour un con. T’avais prévu de t’envoler sans passer rembourser José ? Désolé, c’est raté.

Elle tenta de nier.

— Je ne sais pas qui vous êtes, je le jure. Vous vous trompez, laissez-moi sortir d’ici.

— Tu te répètes et tu me fatigues.

L’homme se retourna pour crier vers la porte :

— Marc, amène-toi.

Une chaise racla sur le sol dans la pièce d’à côté. Après quelques instants, l’homme à la veste s’arrêta sur le seuil.

— Quoi ?

— Madame a oublié qui était José et pourquoi il la cherchait.

— Vrai ? C’est con. Va falloir l’aider un peu, j’imagine.

— Laissez-moi. Laissez-moi, je vous en supplie…

La femme tremblait. L’homme s’approcha d’elle et la fit asseoir sur le sol.

— Regarde-moi bien. Tu es sûre de vouloir jouer à ça ?

Tête baissée, la femme sanglotait, muette.

L’homme au costume gris ramassa une barre métallique sur le sol et la passa à son acolyte.

— Tiens, ça peut servir.

L’homme saisit la femme par les cheveux.

Elle ferma les yeux et murmura à voix basse.

— Mon Dieu, aidez-moi. Vous savez que je ne mérite pas ça. Sauvez-moi.


Elle ouvrit les yeux dans la salle de bains d’un hôtel miteux. D’abord interdite, elle regarda autour d’elle. Lentement, elle prit conscience de son miraculeux salut. Elle avait échappé aux deux hommes, Dieu seul sait comment.

— Qu’est-ce qui m’arrive ?

Toujours chancelante mais presque rassurée, elle s’appuya un instant sur le lavabo et poussa un long soupir. Elle s’aspergea le visage d’eau froide puis passa dans la chambre.
La femme s’allongea sur le lit et examina la situation. Sa libération inexpliquée n’était qu’un bref sursis. Elle venait d’échapper à ces hommes mais ils la retrouveraient vite. La seule issue était de les retrouver avant qu’ils ne le fassent. Prendre l’initiative.

Pendant quelques minutes, la femme resta pensive. Le bruit de la rue lui parvenait tamisé par l’épaisseur des murs. Son regard vagabondait sur le papier. Son souffle s’apaisait peu à peu.

Elle se laissa envahir par le calme ambiant et vida son esprit. Seule existait sa respiration. Inspiration. Expiration. Inspiration. Elle sombra dans une douce torpeur. Et pour la première fois, elle sentit une présence supérieure. Bienveillante. Omnisciente.

D’abord hésitante, la femme fixa un point derrière le plafond. Puis ferma les yeux.

— Vous qui me regardez. Je sais que vous êtes là. Qui êtes-Vous ? Que me voulez-Vous ?

Toute la situation lui apparut d’un coup. Elle se vit allongée dans cette chambre minable. Elle se vit couchée sur le papier. Elle se vit aspirée par la marche inexorable de l’histoire, caractère après caractère, ligne après ligne. Comme à travers Vos yeux.

Elle se vit personnage principal. Elle saisit sa chance.

—Aidez-moi. Où sont-ils ? Comment les retrouver ? Dites-moi.


Au même moment, à quelques centaines de mètre de là, dans l’arrière salle d’un café sordide, les deux hommes attendaient. L’homme à la veste buvait une bière. Chaque gorgée était ponctuée d’un petit claquement de langue satisfait. L’homme au costume gris consultait son téléphone régulièrement, l’air préoccupé.

Un troisième homme entra dans la pièce. La soixantaine. Chauve. Un cou de taureau.

Les deux occupants se raidirent aussitôt.

— Merde. Vous l’aviez et vous la laissez s’échapper. Je dois comprendre quoi ?

L’homme en gris prit la parole.

— On ne sait pas ce qui s’est passé José. Elle a disparu d’un coup. On te jure, c’est dingue.

— Vous faites comme vous voulez mais vous me la retrouvez. Y aura pas de deuxième erreur ou vous le paierez cher.

— On y va tout de suite José. On va fouiller chez elle. On va la retrouver.

Les deux hommes sortirent rapidement de l’arrière-salle.


La femme ouvrit les yeux. De sa chambre d’hôtel, elle avait assisté à toute la scène. Les mots du passage précédent s’étaient imprimés dans son cerveau.

— Merci. J’en sais assez.

La femme acheta un bonnet en laine dans une boutique de la rue. Elle l’enfila puis se plaça dans l’ombre d’un kiosque à journaux à quelques mètres du café. Juste à temps pour voir sortir les deux hommes qui l’avaient enlevé. Ils se dirigèrent vers leur voiture garée là.

Elle attendit quelques instants que le break s’éloigne et s’arracha du kiosque. Elle avança vers le café, jeta un coup d’œil à la salle déserte et poussa la porte.

Elle traversa la salle vide et se dirigea vers la porte du fond. Devant la porte, elle inspira un grand coup. Puis entra.

Le troisième homme était de dos, assis derrière un bureau. A son arrivée, il se retourna. Son visage marqua la surprise :

— Toi ? Comment m’as-tu trouvé ?

— J’ai un informateur bien placé. Il lit entre les lignes.

L’homme se leva et s’approcha d’elle, menaçant.

— Je ne comprends rien à ce que tu racontes. Mais tu es folle d’être venue ici.

— N’approche pas. Je sais que ce sont tes hommes qui m’ont enlevé tout à l’heure. Je ne veux plus jamais les voir. Je veux que vous me laissiez tranquille.

— Sinon quoi ?

La femme eu un petit sourire narquois.

— Sinon, tu meurs ici. Écrasé par la force divine.

Puis s’adressant directement à Vous.

— Écrase-le, mon Dieu, pose ton doigt sur « lui », juste là.


La femme était passée derrière le comptoir. Elle ouvrit le tiroir-caisse et prit les quelques billets qu’il contenait.

Dans la pièce d’à côté, le gérant gisait sur le sol dans une mare de sang, le crâne défoncé.

La femme se mit à fouiller les meubles du bar. Elle marmonnait rageusement.

— Je récupère le pactole du vieux José et je file d’ici. Fin de l’histoire. A moi une nouvelle vie. Je n’ai qu’un geste à faire pour tourner la page.


La femme franchit la porte du café au moment où la voiture des deux hommes se garait devant la vitrine. D’un seul geste, l’homme à la veste en jean sortit de la voiture et l’attrapa par le bras.

Elle éclata de rire tandis qu’il la poussait sans ménagement dans la voiture. Le costume gris se précipita à l’intérieur du café.


La voiture roulait sur une route de campagne. Au volant, l’homme en gris jetait des regards inquiets dans le rétroviseur.

A l’arrière, l’autre homme tenait toujours le bras de la femme. Mais à sa grande surprise, celle-ci restait muette. Un sourire aux lèvres.

L’homme au volant s’énerva.

— Tu as tué José. Tu vas payer.

La femme haussa les épaules puis prononça distinctement.

— Allons à l’essentiel. On peut sauter ce passage ?


La voiture s’engagea sur un chemin de forêt puis s’arrêta. Les deux hommes firent descendre la femme et l’emmenèrent à quelques mètres du chemin. L’homme à la veste la poussa sans ménagement sur le sol terreux. Elle tomba sur les genoux. Sans se départir de son sourire victorieux.

L’homme au costume gris sortir un revolver de sa poche et l’appuya sur la tempe de la femme.

— Tu vas mourir ici. Comme tu as tué José.

— Vous ne pouvez rien contre moi. Je suis l’héroïne de l’histoire.

— Tu es complétement folle. Ton histoire se termine ici, point final.

Elle comprit qu’elle n’avait le droit qu’à une courte nouvelle.

Elle leva les yeux vers la cime des arbres mais Dieu ne fit pas un geste dans sa direction.

FIN

Ma vie, mon oeuvre

Depuis son hublot, Allan contemple l’atterrissage de la navette avec satisfaction.

Ces vacances s’annoncent sous les meilleurs auspices. Cette planète semble aussi accueillante que prévue. Elle est couverte d’eau sur la majeure partie de sa surface, et ponctuée de-ci de-là de petites îles paradisiaques. Aucune tache sombre n’est visible ; aucun d’indice potentiel d’une agglomération ou d’un complexe industriel.

D’après les brochures, les habitants de cette planète ont un sens de l’esthétique très développé et encouragent le beau sous toutes ses formes. C’est d’ailleurs cela qui a encouragé Allan dans le choix de sa destination. Lui qui se considère comme un artiste incompris, espère trouver ici des gens au goût sûr et qui le comprendront.

La navette amorce une dernière manœuvre et se pose lentement sur le spatioport. Allan se saisit de son sac et s’approche de la sortie. Après un dernier au revoir à l’équipage il s’engage résolument vers l’extérieur.

Là il s’arrête ébahi. Le décor planté devant lui est d’une splendeur sans pareille : un chatoiement de couleurs et de formes divinement agencées. Une véritable merveille pour les yeux que les pâles photographies de la brochure ne laissaient pas soupçonner.

Une jeune femme qui semble parfaitement à sa place dans la beauté du décor s’avance vers Allan :

— Bonjour, je m’appelle Anita, je vous servirai de guide durant votre séjour.

Allan, encore sous le choc, la suit lentement vers un petit véhicule garé là. Anita démarre aussitôt. Le véhicule glisse sans bruit.

— Vous savez, vous êtes l’un de nos premiers touristes. La Confédération vient seulement de nous donner l’autorisation d’accueillir les étrangers. Cela fait tout juste quinze ans que vous nous avez découverts. J’espère que vous vous plairez ici.

— J’en suis sûr !

Le véhicule les conduit jusqu’à un petit patio caché au milieu d’une palmeraie.

– C’est ici que vous logerez durant votre séjour. Vous ne trouverez sûrement pas tout votre confort habituel car nous manquons encore cruellement de crédits. Mais si vous avez besoin de quelque chose, appelez-moi.

Allan descend du véhicule. Cet endroit enchanteur le fascine.

— Je reviendrai vous chercher tout à l’heure. Installez-vous à votre aise.


Deux heures plus tard, Allan se détend sur le hamac. Le temps est magnifique, le silence presque complet, ponctué parfois de quelques cris d’oiseaux. Alan expire lentement. Cette planète, cette ambiance ont sur lui un effet très bénéfique. Jamais il n’a encore ressenti cette plénitude, ce sentiment unique d’être à sa place. Si les lois sur l’immigration n’étaient pas si dures à l’intérieur de la Confédération il finirait volontiers sa vie ici.

Un petit klaxon discret tinte.

— C’est l’heure de commencer votre visite, s’exclame joyeusement Anita.

Allan s’extirpe donc de son hamac et la rejoint vivement, avide des prochaines découvertes de cette planète miraculeuse.

Durant toute l’après-midi, Anita et Allan parcourent la région en tous sens. Partout ce n’est que ravissement pour les sens. A chaque fois, seule la perspective d‘autres merveilles à venir peut l’arracher à ses contemplations.

A la fin de la journée Anita reconduit Allan à son logement. Au moment où elle s’éloigne, il lui pose timidement la question qui l’a intrigué toute la journée :

— Je ne veux pas paraître trop curieux. Mais durant le voyage j’ai aperçu plusieurs petites constructions sphériques. Pourtant vous n’en avez jamais fait mention durant vos explications. A quoi servent-elles ?

— Je ne vous en ai pas parlé pour mieux attiser votre curiosité. Ces petites constructions, comme vous dites, sont ce que nous avons de plus cher. Nous en sommes très fiers. Je vous y emmènerai dès demain.

Avec un dernier sourire malicieux, Anita s ‘éloigne laissant Allan perplexe. En considération des beautés vues aujourd’hui, ces drôles d’igloos doivent êtres extraordinaires.


Sur le chemin Anita explique :

— Pour notre Civilisation, pas de dieux comme pour vous mais un seul amour du Beau. Dans nos croyances, le monde est l’œuvre d’un artiste grandiose et nous tous devons continuer sa tâche et révéler toujours plus la Beauté cachée dans chaque chose.

— Et les petites constructions alors ?

— Ne vous impatientez pas, j’y arrive. Nos traditions disent aussi que chacun de nous doit durant sa vie ériger son propre monde, comme un reflet parfait de son existence. C’est la raison de la présence de ses sphères. Chacune est l’œuvre de l’un d’entre nous qui y consacre une grande partie de sa vie. Tous les arts y sont utilisés et le résultat met en scène notre expérience personnelle.

— Vous aussi possédez une de ses sphères ?

— Bien sûr ! D’ailleurs je vous y emmène.

Le petit véhicule parvient bientôt au milieu d’une plaine couverte de fleurs. Ci et là de petits dômes crèvent la nappe florale.

— Le mien est ici.

Vues de plus près, les petites constructions se révèlent être de petites sphères d’environ dix mètres de diamètre à moitié enfoncées dans le sol. Elles présentent donc l’aspect extérieur d’un igloo. Celui d’Anita est d’un discret jaune pâle.

— La couleur de ma famille. L’entrée est là.

Alla suit impatiemment la jeune femme. En entrant, il ne retient pas un cri de stupeur.

Ce lieu est encore plus magnifique que tout ce qu’il a vu jusqu’alors. Partout sur les murs des fresques, des bas-reliefs, des compositions abstraites racontent la vie d’Anita.

– J’ai commencé mon monde il y a dix-neuf ans. Depuis je passe ici quatre heures par jour. Si peu car je suis encore jeune et soumises à d’autres obligations. Mais plus vieille j’y resterai pratiquement cloîtrée. Asseyez-vous : je vais vous raconter ma vie jusqu’à aujourd’hui.

Anita entame alors un long discours. Chaque détail du globe met en scène un évènement de son existence. Chaque jour elle témoigne ici de sa Vie et de la Beauté des choses…


Allan a mûrement réfléchi. Dès qu’Anita se présente à son domicile, il lui pose la question qu’il a ressassée toute la nuit :

— Croyez-vous que je pourrai m‘ installer ici, sur votre planète ?

Anita l’observe silencieusement avant de répondre.

— Je pense que oui. Ces quelques jours passés en votre compagnie m’ont montré que votre sens du Beau était considérablement développé pour un citoyen de la Confédération, presque autant que le nôtre. Si j’appuie votre demande d’emménagement, le Conseil ne devrait pas lever d’objections.

– Alors je reste !


Un mois plus tard la situation est régularisée. Le Conseil et les services d’immigration ont accepté sans grande difficulté.

— Puis-je avoir ma sphère? demande Allan à Anita, aussitôt la cérémonie de Citoyenneté achevée.

— Elle sera livrée chez vous tout à l’heure.


Avec ravissement Allan regarde les deux ouvriers installer sa sphère. Déjà il sent comme un lien unique entre lui et son Monde. Pas un instant il ne regrette d’avoir abandonné sa vie précédente.


Depuis bientôt deux ans, Allan travaille à sa sphère. Chaque détail est pensé, soupesé. Le moindre défaut, est inexorablement chassé. Sur cette planète vouée à l’esthétisme, le génie artistique d’Allan est enfin pleinement révélé. Sa sphère est une vraie réussite. Anita en convient facilement :

— Même chez nos plus grands artistes j’en ai peu vu d’aussi abouties.


Ce soir Allan est fier d’annoncer à Anita :

— J’ai presque terminé.

— Vraiment ? C’est merveilleux ! Tu mérites définitivement ta place ici.

Allan est aux anges. Il lui tarde de montrer le résultat de son travail.

— Viens : tu seras la première à la voir finie. Suis-moi.

Allan la conduit jusqu’à sa sphère et lui ouvre la porte cérémonieusement.

— Voilà.

— C’est… magnifique… vraiment ! Absolument extraordinaire ! L’œuvre de ta vie…

— N’est-ce-pas ? Se rengorge Allan.

— Tu la considère donc comme finie ?

— Oui. Pas toi ?

— Si mais c’est à toi d’en décider.

— Alors oui. Elle est entièrement finie, je n’ai rien ni à ajouter, ni à enlever.

Tandis qu’Anita retourne à l’extérieur, Allan contemple son œuvre. Il a du mal à y croire. Grâce à cette planète et à son atmosphère si singulière, son talent a germé pour de bon. Même le public local, habitué aux merveilles, devra en convenir.


Mais allant pour sortir Allan s’aperçoit qu’Anita a refermé la porte derrière elle, emportant la clé.

– Pourquoi a-t-elle donc fait une chose pareille ? Quelle mauvaise plaisanterie !

Mais les heures passent et Allan a beau s’égosiller, ni Anita ni personne ne vient le délivrer.

Abattu, Allan s’allonge au milieu de la sphère et attend patiemment que la mort le prenne, les yeux ouverts sur l’œuvre de sa vie, enfin réellement terminée.

Réglé.

6h45. L’appartement se met en route. Lumière, son et odeur du réveil. Les 4 minutes supplémentaires du vendredi.
6h49. Le lit me met dehors. Je me dirige vers la salle de bain. Par habitude, mes pas s’accordent aux signes lumineux tracés sur le sol. L’un après l’autre.
6h51. Douche intégrale tout-en-un. Cheveux, dents, rasage, savon et rinçage.
6h54. Cuisine. Petit-déjeuner vite ingéré. Une bouchée pour les céréales, une bouchée pour le lait aux fruits (rouges, c’est vendredi).
7h00. Costume et chaussures. Déverrouillage de la porte d’entrée/sortie et émission du plan de route de la journée. Un coup d’oeil exhaustif. J’ai rendez-vous en fin d’après-midi à l’Instance de Régulation. Quelques semaines trop tôt…
7h05. Couloir, ascenseur, escalator, quai, navette. Croiser Arthur H. et le saluer. Comment vont Jeanne et Mathieu ? Activités prévues pour le Week-end ? A plus tard. Navette, quai, escalator, ascenseur, couloir, standard, bonjour Martine. Bureau, bonjour à tous, je prend mon siège.
7h12. 14 dossiers à traiter. Je fais les vérifications d’usage. 1 dossier sur 30 signalé comme incident. Quota représentatif d’une activité assidue. Sanction disciplinaire maintenue à l’écart.
9h44. Pause « ressources » générale. Salutations. Intérêts personnels et interrogations intimes. Je converse avec mes voisins directs. Prise de recul sur nos activités. Opinions diverses et contradictoires, échanges. Reprise du travail.
11h52. Fin de la matinée. Je reprends la navette vers la cellule familiale. Prise de repas en commun, prise de nouvelles, prise de rendez-vous futurs. Retrouvailles qualifiées de chaleureuses. Les souvenirs sont partagés, digérés et sublimés.
13h22. Partage des connaissances intergénérationnel. Je me rends à l’école élémentaire et retrouve mon groupe de travail. 8 enfants avides de connaître et de comprendre. Atelier « comptabilité du ménage ».
14h58. Activités dites ouvertes. Groupe de parole ouverte. Animateur ouvert à la discussion. Participants ouverts aux échanges. Je suis écouté et j’écoute. Je me construis et j’aide à se construire.
16h02. Prise de congés. Navette. Locaux administratifs, standard, secrétaire, ascenseur, 15ème étage, pétale rouge, allée Picasso, bureau 12. Je patiente.
16h18. Réception par l’employé(e). Visite de routine, soit-disant de routine, réellement de routine. Les indicateurs (mes indicateurs) stagnent. Pas d’alerte. Vigilance. Rendez-vous pris dans 38 jours.
17h02. Trafic des navettes interrompu pour la pause hebdomadaire. Invitation à rentrer en marchant. Soleil, végétation et chants d’oiseaux exotiques. La douce musique me remplit d’aise et d’air frais. Sourires mutuels de la foule.
17h43. De retour chez moi. Décrassage. Je m’installe pour la soirée. Bulletin de nouvelles puis programme ludique.
19h12. Repas.
20h02. Extinction des feux. Je passe à la chambre.
20h08. Bilan quotidien déclamé par l’appartement :

  • Bilan social : 78/100 : activité de formation menée à bien ;
  • Bilan professionnel : 82/100 : indicateurs au vert, supérieurs satisifaits ;
  • Bilan de sociabilité : 38/100 : 2 rencontres évitées, 1 abrégée ;
  • Bilan personnel : 53/100 : perte de volonté, sujet en observation ;
  • Commentaire général : « ne tardez plus pour vous reprendre en main, tout est là pour faire de vous un être accompli ».

2h12. Nuit, fondu au noir.

Le Berjagel

C’était un homme grand et sec. Une ombre à peine tangible, muette et digne.

Il était apparu, un jour, dans le salon ou nous tenions nos parties de cartes quotidiennes. Assis à la table voisine, les jambes tendues devant lui et les yeux perdus dans le vide, il sirotait lentement la boisson locale.

Son aspect peu habituel et la part de mystère qui se dégageait de sa personne avaient immédiatement alimenté nos conversations. A voix basse, en jetant de temps à autre des regards furtifs à sa table, nous avions échangé mutuellement nos folles suppositions sur sa présence.

A en croire certains, il ne pouvait s’agir là que d’un indien du sud mis au ban par sa tribu, venu finir ses jours reclus dans notre paisible village. Pour d’autres, son éloquent silence ressemblait plutôt à un acte de pénitence, après quelque crime passionnel impuni comme il s’en déroule tant dans nos campagnes désertes.

Puis, au fil des jours, sa présence était devenue banale, presque rassurante de régularité. Il faisait partie du décor et nous nous serions étonnés de ne pas le trouver à sa place à notre arrivée.

Une fois, enhardis par l’alcool, deux d’entre nous s’étaient même approchés de lui, tentant de nouer la conversation sans succès. Un signe de tête de sa part, sans animosité, nous avait fait comprendre qu’il préférait rester seul.

Pourtant, quelques mois après son arrivée, il avait prit un soir sa chaise à bout de bras et l’avait conduit lentement à notre table. Après un regard circulaire, il l’avait posée à ma droite et s’y était assis, jambes tendues, dans la position que nous lui avions toujours connue. Nous nous étions tous regardé quelques instants, piteusement intimidés par sa sombre présence.

Puis, après quelques instants, j’avais courageusement battu nos cartes et nous avions repris notre partie, intégrant notre nouveau spectateur au décor. Il avait dès lors pris l’habitude de nous rejoindre de la sorte au cours de la soirée, semblant apprécier la calme concentration de nos jeux.

En contrepartie de ce calme absorbé, il était parfois la proie de mouvements violents, brefs et intenses. Je me souviens par exemple qu’au cours de nos parties nous accueillions quelques fois un étranger de passage à se joindre à nous. Lors de l’une d’entre elles, un voyageur de commerce, d’abord pétri d’insuffisance, nous avait très vite accusé de tricherie. Le type s’énervait seul depuis quelques minutes, vociférant des insultes malgré notre bonne foi, quand notre silencieux compagnon s’était levé, d’un seul mouvement. Apparaissant subitement derrière le petit homme, il l’avait alors simplement saisi par le col de sa veste sans efforts apparents et l’avait emmené à bout de bras vers la porte.

Nous nous étions mutuellement regardés autour de la table, surpris de découvrir un tel déchaînement de force chez notre silencieux compagnon, honteux de l’avoir finalement intégré parmi nous sans chercher à le connaître.

Puis il était revenu s’asseoir, le visage toujours muet, avait esquivé un geste de négation comme pour souligner le peu d’importance de son acte, nous encourageant à jouer. Nous avions repris nos cartes et continué notre partie, d’abord soucieux puis, pris par le jeu, en oubliant toute l’histoire.

Après quelques heures, quand nous nous levions pour partir, il abandonnait sa chaise et nous suivait au dehors. Il passait les nuits, enveloppé dans sa longue cape au pied d’un arbre en bordure du village, insensible aux intempéries. La journée, il reposait simplement assis sous son arbre, impassible, ne se mettant en mouvement que pour rejoindre le salon à la nuit tombée.

Quelques rares fois, comme pour compenser sa trop longue inertie, il s’essayait aux travaux du village, réalisant en un après-midi le travail d’une semaine. Il se débarrassait alors de sa veste, dévoilant un torse creux et des longs bras noueux, décrochait une hache ou une scie et se mettait à la tâche avec rage, sans qu’un seul soupir ou gémissement ne vienne rompre son silence.

Il nous semblait à tous qu’il resterait chez nous jusqu’à la mort, comme une inébranlable présence.

Mais un soir, quelques années plus tard, le tenancier du salon où nous tenions nos parties reçut un gros colis de la ville. Le gérant s’empressa de le déballer devant nous, dévoilant ainsi le premier gramophone que nous avions l’occasion de voir au village. L’assistance, excitée par la nouveauté, se massa autour de l’engin attendant du gérant qu’il le fasse chanter. Après quelques essais maladroits de sa part, une tonitruante musique s’en échappa, faisant éclater de rire un public déjà conquis.

Alors, notre hôte silencieux se leva de la chaise. Dépliant son long corps, il épousseta lentement son gilet alors que tous les regards passaient alternativement de lui au gramophone, dont émanaient toujours les complaintes d’une trompette. Il s’avança silencieusement vers la porte, se retourna pour nous englober tous d’un dernier regard avant d’enjamber le perron et de disparaître dans la nuit.

Nous ne devions plus jamais le revoir.

Je suis flic

Je n’ai aucune espèce d’affinité avec les morts. Beaucoup de mes collégues pensent que la conversation avec un cadavre a quelque chose de plus efficace, qu’elle court directement à l’essentiel, débarassée de toute l’hypocrisie de circonstance qu’on réserve aux vivants. Je ne suis pas de cet avis.

Mon boulot ne consiste pas à écouter les morts. Quand je suis dépéché sur un affaire, le temps de parole des victimes est définitivement écoulé. Sur une scène de crime, l’assassin est le seul qui s’exprime. Il me faut l’écouter, le comprendre, le deviner pour l’identifier. Je dois cerner les événements qui ont fait d’un individu un meurtrier, un déviant, quelqu’un qui a cru posséder le pouvoir d’oter la vie. Par son acte, l’assassin a gagné ce qu’il a définitivement enlevé à ses victimes : toute mon atttention.

Les morts sont irrécupérables. La vengeance ne les raménera pas. Les victimes sont toujours inutiles. Mon boulot n’est pas de punir, il est trop tard pour encore l’espérer. Il est encore moins de venger, rien ne peut réparer un meurtre. Je suis là pour arréter le meurtrier, l’empécher de recommencer et empécher à travers lui tous ceux qui hésitent encore à passer à l’acte. En matière de meurtre, il n’y a pas de justice. Les vivants doivent être protégés, les morts ne peuvent plus que prétendre à l’oubli.

Je m’appelle Arthur Faisandier, je suis flic.

J’ai toujours été flic.

Enfant de salaud !

Vas y entre ! Un peu tard pour jouer les effarouchées…

Alors c’est toi, le fils Mazart.. J’ai bien connu ton paternel : une sacrée tête brulée que c’était, toujours à chercher la noise. Ca a finit par lui jouer des tours mais j’t’apprends rien.

Mais on est pas là pour faire du sentiment, je vais pas te conter fleurette. Ici gamin, on est dans les affaires. Passée la porte, y a que le business qui compte. La famille, les amis tu les laisses au vestiaire. Si tu regardes en arrière, t’avances pas droit. Et quand il s’agit de remettre dans le droit de chemin, je sais y mettre la manière, crois moi !

Mais attention ! On n’est pas des brutes. S’agit d’y mettre la forme : la main au panier certes mais la bouche en coeur. Avec mes gars, on a l’amour du travail bien fait. La mise bien propre et le sens de la formule, voilà ce qu’il faut savoir manier. Pas de raison de sortir l’artillerie à tout bout de champ. Ca effraie le pigeon et ça fait mauvais genre.

La jeunesse, je suis pas pour! Si je t’embauche, c’est pas de gaieté de coeur, mais avec l’équipe de bras cassés que j’ai, je peux bientôt fonder un hospice. Avec mes gars, on a tout fait. Chaque gros coup nous a laissé son lot de souvenirs, cicatrices et fractures. On a sauvé notre peau mais elle en garde les traces. Alors les p’tits jeunots, pétaradant comme des coqs sans avoir connu le feu, ça me fout en rogne. Le métier tu l’as pas d’instinct, ça se travaille, ça se fignole. Alors c’est facile ! Si tu marches, tu la fermes, t’ouvres grand les oreilles et t’en perds pas une miette.

Tu feras équipe avec Roger l’asticot. Roger, c’est un fère pour moi. Têtu comme une mule mais le coeur sur la main. Pas son pareil pour repérer la maréchaussée. Je compte plus les fois où on s’en est sorti juste grâce à son flair.

Mes hommes sont pas des tendres, ils ont ça dans le sang. Si tu file droit t’es de la famille. Jamais on t’laissera dans le pétrin. Mais tente seulement de jouer à la combine et ils te tomberont dessus ‘si sec. Alors fais pas le mariole ! Si tu cherches à me coincer, t’auras vite fait de comprendre la signification du mot « douleur ».

Allez file, j’t’ai assez causé. J’epère que t’as saisi le discours, j’aime pas trop me répéter. Je te donne ta chance, bonhomme ! A toi de jouer, s’agirait d’en faire bon usage…

Roger ! Met le au parfum tu veux.

Alter ego

Hier, je me suis rencontré.


J’attendais patiemment mon train au milieu de la foule, jetant des coups d’œil discrets à mes voisins. Je profitais de la proximité si rare de mes semblables pour noter quelques observations sur leurs mœurs et coutumes. J’avais auparavant remarqué que quelques informations négligemment glanées se révélaient parfois très utiles en cas d’interaction sociale poussée.

Quelques fois même mon regard s’abandonnait sur une courbe gracile au détour d’un vêtement entrouvert ou soulevé par le vent. Mon esprit encore engourdi par sa récente nuit se noyait lentement dans l’imagination de la chair sous le tissu…

J’en étais là, hier matin, spectateur discret d’un monde anonyme. Lorsque tentant une énième fois de croiser le regard de la frêle adolescente sur ma droite, je me suis aperçu. J’étais là, à peine à quelques mètres de moi, la tête haute et les yeux dans le vague. Je ne me suis pas immédiatement reconnu ; j’ai d’abord cru à une erreur ; je ne m’attendais pas à me rencontrer si tôt, si vite. Mais j’ai vite du en convenir : il s’agissait bien de moi. N’allez pas croire que je veux parler ici d’une ressemblance même frappante, d’un sosie ou d’un clone. Les choses allaient bien au-delà du simple aspect physique. Ils y avaient là sur quelques mètres de quai un seul être en deux exemplaires. Je le savais, comme depuis toujours.

Ma première impulsion fut d’aller me trouver pour partager ensemble mes retrouvailles. Mais, retenu malgré moi, je reculais juste de quelque pas réduisant ainsi la chance que mon autre moi ne me découvre. Dans mon for intérieur, je me donnais quelques instants pour réfléchir aux conséquences de cette découverte.

Je me regardais pensivement. Je paraissais tellement insouciant, à mille lieues du drame qui se jouait dans mon dos. Dans quelques instants pourtant, mon arrivée inopportune allait terrasser ma naïve vanité d’être unique. Je sombrerai sûrement dans la folie, hanté à jamais par la vision de mon double.

Je décidais de ne pas me rejoindre.


Après mes premiers instants d’émoi à l’idée de rencontrer enfin la seule personne apte à me comprendre, je me rendais lentement compte des difficultés que cet événement présageait. Cet homme, cet autre moi, pouvait à tout instant prétendre devenir moi. Il lui suffisait de me faire disparaître et il serait moi à ma place alors qu’il n’était encore que moi à sa place.

Je savais maintenant que j’avais eu raison de m’abstenir d’aller le trouver. Il ne lui aurait pas fallu longtemps pour comprendre tout l’intérêt qu’il avait à devenir moi chez moi. Imaginez un peu qu’il était déjà moi. Pourquoi s’arrêter son ambition si près du but ? Il lui suffisait juste d’un petit suicide maquillé en meurtre – ou l’inverse. Ce cas étant de toute façon sans antécédents dans les anales de la police, il ne risquait pas grand-chose. Il avait tout à gagner.

Je courrais un grave danger. Le seul moyen d’en sortir indemne était de faire montre de davantage de perfidie que lui. J’avais eu la chance inespérée de le voir avant qu’il ne me voie. Cet avantage, ce signe des dieux, je devais l’exploiter pour me débarrasser de lui avant que l’envie ne lui prenne.

Il n’était qu’à quelques dizaines de centimètres du bord du quai. J’étais placé légèrement derrière lui et il me suffisait de tendre le bras pour effleurer son dos. Il me suffisait donc d’attendre le passage d’un train pour le pousser sous les roues. Je pourrais ensuite reprendre mes pérégrinations quotidiennes sans état d’âme, simplement coupable d’avoir corriger une aberration de la nature. L’un de moi était de trop sur cette terre.

Pourtant je soupçonnais qu’il ne serait pas facile de me tuer froidement. J’imaginais déjà mon masque de peur à l’approche de la mort. Mes cris, mes gestes désespérés pour me rattacher à la vie piteusement incarnée par l’écharpe grise de ma voisine de quai. Comment peut-on décemment supporter de se voir mourir aux premières loges ? Tuer et mourir d’un seul acte, définitivement trop pour un seul homme…


J’en étais là de mes interrogations muettes, quand mon train, notre train, se présenta en gare. Docile je me laissais porter par la foule et je montais dans le wagon qui me faisait face.

Deux fois.

Je m’assis à quelques sièges d’intervalle, légèrement en retrait pour continuer à m’observer. Je n’étais toujours pas fixé sur mes intentions. Je m’accordais le temps du trajet pour décider de la conduite à tenir.

Je sortis un livre de mon sac et j’entrepris sa lecture. D’où j’étais placé, je pouvais voir le titre. Je n’avais pourtant nul besoin de lire. Je connaissais par cœur l’illustration de la couverture et je reconnaissais même les cornes et les plis que je lui avais infligés par trop de lectures. « La méprise » de Nabokov.

De temps à autre, je levais la tête, brusquement tiré de ma lecture. Le sourire aux lèvres, je jetai alors un coup d’œil circulaire au wagon avant de me replonger dans mon livre.


Les stations passaient les unes après les autres. La foule présente dans la wagon croissait à chaque arrêt. Je ne me voyais plus qu’aléatoirement au gré des cahots, entre le cabas d’une grosse ménagère et le dos rond d’un vieux monsieur. Je ne savais pas quelle conduite adopter mais je savais une chose : je ne voulais pas me perdre.

A un moment, un cahot plus fort m’envoya le nez contre le postérieur d’une jeune dame debout dans l’allée centrale. Quelques excuses maladroites plus tard, je regagnais ma place. De là, je cherchais vivement mon double des yeux. Sa place était vide !

En un instant la sueur me gagna. Je ne sentais plus mes membres, je ne voyais plus ni la foule entassée, ni le wagon, ni le tunnel sombre et froid du métro. Mon deuxième moi ne m’était connu que depuis quelques minutes mais déjà son absence éclipsait tout le reste.

Je me levai précipitamment et me dirigeai rapidement vers son ancienne place bousculant les gens sur mon passage. Je jetai un coup d’œil à la ronde, affolé…

J’étais là, debout devant la porte, prêt à descendre à la prochaine station ! Je me remis à respirer, le souffle court après l’angoisse. Le métro s’arrêta, je m’engouffrai à ma suite entre les portes. Sur le quai je louvoyais à travers la foule, empruntais le premier escalier et me retrouvai à l’air libre. Quelques mètres de trottoir, une fois à droite, deux fois à gauche, et je m’engouffrai sous une porte cochère. Je ne pouvais décemment pas me suivre ainsi sans motif. Je décidais de m’installer dans un café de l’autre côté de la rue.

Assis dans la salle sombre, je contemplais pensivement la porte cochère sous laquelle je venais de disparaître. J’hésitais fortement à considérer cette disparition comme définitive. Je n’avais qu’à me lever, puis régler ma consommation et sortir d’un pas tranquille. Je marcherai un peu dans la ville, laissant le froid m’engourdir peu à peu. Je passeraispar le parc, m’asssirai sur un banc, observerai les enfants et leurs nurses. J’essaierai d’oublier cette apparition fantomatique.

J’en venais à douter de cette rencontre. J’avais du prendre pour moi un individu quelconque, frappé par une ressemblance extrême. Je paraissais convaincu qu’il soit un autre moi mais je n’en avais aucune preuve, juste un sentiment inné. Je dormais mal depuis quelques temps, mon docteur m’avait conseillé d’éviter les émotions fortes. Je l’avais rêvé.

Pris de doute, je sortais en trombe du café, jetant dix fois le prix de la consommation sur le comptoir miteux. Je traversais la rue sans hésitation, manquant de me faire renverser par un livreur en motocyclette. Je m’engouffrai résolument sous la porte cochère.


Je me retrouvais dans une cour intérieure pavée. Un homme repeignait les volets de l’unique petite fenêtre qui donnait sur la cour. Il leva la tête à mon approche. Ses traits esquissèrent un masque de surpris qu’il camoufla bien vite derrière un sourire obséquieux. Bonjour Monsieur. Belle journée n’est ce pas ?

J’acquiesçais d’un signe de tête et je fonçais vers la porte entrouverte. Je montais l’escalier jusqu’au premier palier. S’y trouvaient deux portes. Celle de gauche portait l’inscription dorée du cabinet de praticien ; celle de droite vitrée et poussiéreuse laissait tout de même deviner les mots « détective privé ».

Détective privé ! Il était clair que mon double occupait cette fonction ; il se cachait derrière cette porte. Moi-même si le choix m’en avait été donné j’aurais aussitôt endossé cette étiquette. Mais le destin en avait décidé autrement et je ressentais encore en moi une petite déception quand j’imaginais les merveilles d’ingéniosité que j’aurais pu dévoiler. Combien de crimes dit parfaits et de criminels insoupçonnés aurai-je pu démasquer. J’aurais été le recours ultime pour toutes les énigmes policières du siècle.

Ce métier, tant envié, mon double l’occupait. Alors que la perspective de devenir un limier du crime me semblait à jamais éloigné de la réalité, j’apprenais que j’en faisais déjà partie et depuis peut-être longtemps.


Depuis cette rencontre inattendue, j’avais accepté que nous soyons deux moi. Sans jamais me poser la question si, sur les deux, l’un était plus légitime que l’autre. Je ne me l’étais jamais posé certes mais, sans le formuler, je considérais comme acquis que j’étais l’original. Ce deuxième moi était réduit à mes yeux comme une excroissance qui aurait tenté de prendre sa liberté.

Mais la découverte que cet autre moi occupait la fonction dont je rêvais depuis toujours me forçait à revoir mes prétentions à la primeur. Je ressentais le choc même que je voulais m’éviter ce matin. D’être humain unique je devenais soudainement une doublure, une ombre, une copie ratée.

Mes jambes faiblissaient, je me laissais glisser le long du mur jusqu’à m’asseoir devant la porte.

Caméra au poing

Une rue sombre bordée de quelques lampadaires. Caméra au ras du sol dans la perspective de la rue, légère contre-plongée. Pas un chat, pas un bruit.

Une double-lueur au coin de la rue apparaît. La silhouette d’une voiture se découpe sur la lumière de l’enseigne d’un café. Une Mustang Shelby. Elle tourne. A quelques dizaines de mètres de la caméra, le conducteur coupe les phares, on ne distingue pas son visage.

Elle ralentit silencieusement pour venir se garer le long du trotoir. Le cheval du logo emplit l’écran.

Caméra toujours au ras du sol, gros plan sur le bas de la portière. Elle s’ouvre. Un premier pied puis un deuxième se posent sur le macadam, chaussures vernies italiennes.

Travelling vertical. Longue gabardine, mains dans les poches. Col relevé, menton volontaire, cigare aux lèvres. Yeux froids et calculateurs, chapeau de feutre mou.

Plan américain, il jette un coup d’oeil, gauche, droite. Plan d’ensemble, il traverse la rue. Vue subjective, il enfonce la mince porte de tôle d’un coup de pied rageur.

Plans saccadés, à l’intérieur. Quatre homme se lèvent et attrapent leurs armes. Coups de feu, rafale. Un homme s’écroule immédiatement, ralenti sur la chute. Eclairs lumineux, la poudre s’exprime.

Les hommes tombent un à un. Ils jonchent le sol. Gros plan sur le héros :

– césuikiledikilié

Timothee

Comment décrire son arrivée. Nous ne le connaission pas, nous ne l’avions jamais vu mais sa présence s’est révélée subitement. En un instant il est devenu membre de nos vies comme s’il avait toujours été là.

Nous étions jeunes, en primaire. Pendant la récré, nous jouions aux billes, au chat, enfin à tous ces trucs que l’on regrette passée l’adolescence. Tout absorbés à nos démonstrations d’adresse, nous ne prétions que peu d’attention à nos petits camarades.

Mais l’une de nos billes vint heurter les pieds d’un petit garçon. Il semblait suivre la partie depuis déjà longtemps. Il ne parlait pas et nous ne le connaissions pas. Je n’osais pas récupérer la bille et un silence géné s’installa.

Alors, lentement, il se baissa et prit la bille dans le creux de sa main. Il la porta à ses lèvres et lui souffla doucement dessus. Il semblait totalement absorbé par son geste. Nous ne pipions mot, ébahis. Il fit ensuite rouler la petite sphère de verre sur sa paume, lentement puis de plus en plus vite.

Enfin, il arréta son jeu, et tendit la main vers moi :

– Tiens.

Je la pris sans mot dire. De ce jour, nous acceptames sa présence continue à nos côtés, ses remarques rares et sybillines, son indifférence appuyée. Lorsque nous tentions d’en apprendre sur lui, nous nous heurtions toujours à son mutisme. Les gens à qui nous en parlions, déclaraient toujours ne l’avoir jamais vu.

Un jour, au bout d’un an de sa présence sans même connaitre son prénom, il nous annonça « vous pouvez m’appeler Timothee ». C’était sa décision, le fruit de sa réflexion. Nous ne l’appelâmes plus autrement…